La personne clé, ce risque qu'on ne voit que le jour où elle part

Il y a dans presque toutes les organisations une personne dont on ne mesure vraiment l'importance que le jour de son départ. Pas forcément un dirigeant, pas forcément un profil identifié comme stratégique. Souvent, au contraire, quelqu'un de discret, resté en marge des organigrammes valorisants, mais sur qui repose en réalité une part critique du fonctionnement de la structure.
Dans le domaine du contrôle interne et de la gestion des risques, cette figure est presque un archétype. Le ou la responsable des risques est fréquemment la seule personne à maîtriser réellement le dispositif : la seule à savoir lire la cartographie des risques, la seule à savoir l'actualiser, et parfois même la seule à savoir où elle est stockée. Le jour où cette personne s'en va, l'organisation découvre qu'elle ne possédait pas un dispositif de maîtrise des risques, mais une dépendance à un individu.
Le paradoxe de l'invisibilité
Ce qui rend ce risque particulièrement pernicieux, c'est qu'il reste invisible tant que tout fonctionne. La cartographie est à jour, les alertes remontent, les échéances sont tenues. Rien ne signale que toute cette mécanique tient sur une seule tête. La compétence, quand elle est bien exercée, ne fait pas de bruit. Et l'absence de bruit est précisément ce qui endort la vigilance.
Le manager des risques n'est d'ailleurs qu'un exemple parmi d'autres, sans doute le plus emblématique parce que sa fonction consiste justement à identifier les vulnérabilités de l'organisation, sans que la sienne propre soit jamais formalisée. Mais on retrouve le même schéma ailleurs : le ou la DAF qui porte seul la mémoire des montages financiers, le ou la responsable RH qui connaît les subtilités de tous les dossiers sensibles, l'aide-comptable qui sait dans quel ordre et à quelle date lancer telle ou telle opération sans que personne n'ait jamais écrit la procédure.
Des responsabilités lourdes, mal reconnues
Ces personnes ont un point commun troublant : elles endossent un poids de responsabilités considérable, souvent sans en avoir pleinement conscience, et surtout sans que l'organisation le reconnaisse à sa juste mesure. Le décalage est double. D'un côté, une responsabilité réelle, quotidienne, structurante. De l'autre, une valorisation faible, tant en termes de reconnaissance que de statut ou de rémunération.
Ce décalage n'est pas seulement une injustice. C'est un facteur aggravant du risque. Une personne clé mal valorisée est une personne clé qui peut partir. Et son départ n'emporte pas seulement une compétence : il emporte une connaissance non documentée, des réflexes acquis avec le temps, une compréhension fine des cas particuliers que nul manuel ne remplace.
Sortir de la dépendance
La question n'est pas de reprocher à ces personnes de trop bien faire leur travail, ni de leur retirer ce qui fait leur valeur. Elle est de transformer une compétence individuelle en capacité collective. Cela suppose quelques réflexes simples mais rarement appliqués.
D'abord, documenter. Une cartographie des risques, une procédure comptable, un dispositif de contrôle interne doivent exister indépendamment de la personne qui les fait vivre. Non pas dans la tête d'un individu, mais dans un outil accessible, partagé, dont l'emplacement est connu de plusieurs personnes.
Ensuite, partager la connaissance. Le savoir critique ne doit jamais reposer sur une seule personne. Un binôme, un relais, une revue régulière à plusieurs suffisent souvent à briser la dépendance sans alourdir l'organisation.
Enfin, reconnaître. Identifier les personnes clés, nommer leur rôle réel, mesurer le poids qu'elles portent, c'est déjà réduire le risque. Une organisation qui sait qui sont ses personnes clés est une organisation qui peut agir avant leur départ, plutôt que de le subir.
Faire de la personne clé une force, pas une faille
Le vrai enjeu n'est pas d'effacer ces personnes, mais de faire en sorte que l'organisation ne se confonde jamais avec elles. La maîtrise des risques ne se mesure pas à la qualité d'une cartographie : elle se mesure à la capacité de l'organisation à continuer de fonctionner quand celui ou celle qui la tenait à jour n'est plus là.
Tant que ce test n'a pas été passé, une organisation ne sait pas vraiment si elle maîtrise ses risques. Elle sait seulement qu'ils sont, pour l'instant, bien tenus par quelqu'un. Et ce quelqu'un, un jour, partira.
- fonction publique
- maîtrise des risques
- continuité
- contrôle
- cartographie des risques
- contrôle interne comptable
- conformité
- pilotage
- contrôle interne
- gouvernance
- organigramme fonctionnel
À lire également
Enquête contrôle interne 2026 (QCIBC) : ce que les organismes publics doivent préparer
Le questionnaire annuel sur le contrôle interne budgétaire et comptable est attendu avant le 9 octobre. Mais l'essentiel se joue le 13 novembre et le 31 décembre : cartographie des risques, plan d'action, organigramme fonctionnel nominatif, et désormais la fraude externe.
Hôpital public : quand la maîtrise des risques devient un levier de pilotage
Déficits record, certification des comptes, fraude au changement de RIB, cyberattaques, attentes de l'AFA, NIS2 : les directions financières et les DSI hospitalières font face à une accumulation d'exigences portées par des interlocuteurs différents. Tour d'horizon des contraintes et des failles révélées ces dernières années, et des fondamentaux communs pour transformer la maîtrise des risques en levier de pilotage.
Cartographie des risques : le jour où l'auditeur demandera ce qui a changé
Dans le secteur public, la cartographie des risques reste rare, et elle est souvent figée une fois validée. En s'appuyant sur les recommandations de l'AFA, le rapport de la Cour des comptes sur le contrôle interne des universités et le décret GBCP, cet article montre pourquoi les contrôleurs attendent désormais un dispositif piloté dans la durée. Il détaille les 5 conditions pour y parvenir.




